1. Sur le bord de l’aube de l’été.

par myel

Dans ce hangar pétrifié au toit de verre, le magicien approche. Je me tenais à distance depuis plusieurs heures mais, désormais, les lapins et les colombes sont tous terrés et envolées. Après avoir tenté la disparition mentale sans succès, hésité à m’enfuir en dérobant, la porte sur mon dos, je fais à mon tour un pas en avant.

« N’aie pas peur, murmure-t-il, tu n’as rien à craindre en ces lieux : c’est le domaine des rêveries il suffit de s’en imprégner. As-tu le temps de t’asseoir un moment ?
– Évidemment, j’ai toute la vie, ou pardon, au moins la nuit. Pour refaire le monde avec des mots plus fous ? »

Il vit à l’étage, perché, au bout d’un escalier en escarpin, dans un grenier voûté. Je me sens à la maison quand il porte, un verre à ma bouche, son sourire figeant mon regard. Je m’y laisse emporter.

« Alors, à quoi joues-tu ? Les pigeons voyageurs dont tu m’as envahi ont-ils un but précis ? »

Patatras. Je suis en peur panique. Car en bonne rêveuse j’avoue, rien de tout cela n’était prévu. J’attendais le réveil à l’instant même du premier regard. J’aurais dû préparer les gestes, et répéter mon texte, pour ne pas être impressionnée par son assurance d’homme de scène. Nous aurons des discussions aérobiques si au lieu de dire « je ne sais pas » d’un air perdu, j’affirmais.

« Oui… un but sacré. Pouvoir poser mes pas près des tiens, une fois et d’autres encore. Pouvoir caresser l’écorce de ton charme et voir si avec mon aura on pourra, faire surgir des étoiles. D’autres ont dû essayer, je ne suis pas adroite, mais si tu veux bien me laisser une place…

– Sait-on jamais… Essayons-nous, présentons-nous, mais attention l’instant est au plaisir, on n’est pas obligés de tout dire. »

Je ne sais pas à ce moment si son regard est sincère, s’il se joue de moi. S’il a des idées derrière la tête ou si c’est juste la bibliothèque qui regorge d’ouvrages, il est à mes yeux fantastique.

Je sais que. J’ai raconté ma vie en lignes brèves et raccourcies, juste les pointillés avec des mots choisis, pour garder sa curiosité. La ville, les angoisses, les mots, les filles, l’indécision, l’avenir suspendu. J’ai écouté la sienne comme une musique nouvelle, il n’a pas rembobiné mais tissé un joli portrait présent, vivant, séduisant.

En personnages de chair, assis, penchés, bercés, on a ensuite fourré le cœur de la nuit de questions. « Pourquoi les toits servent-ils si peu ? Donnes-tu un nom aux araignées avant de les écraser ? Peut-on aimer et rester libres ? Quel film tourner avec une caméra qui déshabille ? D’où es-tu le plus souple ? Combien de grains de beauté ? Pourquoi les chambres ne sont-elles pas des lits géants, comme un nid dedans ? Est-ce que désirer c’est tromper ? As-tu déjà manqué d’air au point de perdre pied ? Et l’intérêt poétique du saut à l’élastique ? Crois-tu en l’humanité sans États ? Sais-tu faire de jolis nœuds avec une corde ? Oui mais ne pas choisir, n’est-ce pas choisir un peu ? Comment testes-tu tes limites ? Quel est ton paradis ? »

Ma main a fini dans ses cheveux, les yeux presque fermés au lever du soleil. Les corps effondrés sur et sous les draps ; un rayon sur ma taille écrit, qu’elle est à découvert. Mais rien de plus.

Il sourit. Encore. Du regard. Il sait que là est son pouvoir. Qu’il pourrait m’avoir entière quand il veut. Mais j’ai murmuré vers quatre heures, que le plaisir était dans l’attente, dans l’échange, dans le désir, dans chaque pas. Chaque papillon au cœur les joues qui chauffent de s’approcher sans y arriver. Parce qu’on peut tout inventer sans être jamais déçus. Et il a approuvé sur l’instant.

Bien, qu’aucune réponse n’ait été bonne, on a tout remis en cause. De la religion à la société, en passant par les jardins publics et la courbure des hanches. Tout est remis en cause, sans bouger de place. Car dehors rien n’a bougé, glissé, tremblé.

La réalité attend à la porte, elle ne sonne même pas. Elle a l’air de rien pour qu’on ne l’accuse pas de s’imposer.

« J’aimerais, dans ce hors-du-temps rester, ne dépendre de rien pouvoir juste exister. S’échapper quand on le souhaite et se sentir vivants. Avec une formule magique secrète se réserver, ensemble des heures à rêver.

– Tu te souviens ? On se voit demain ? »