3. Au beau milieu d’une question de sagesse.

par myel

Dix jours n’étaient pas envolés, que déjà, Halloween nous guettait. Célébration permise de l’imaginaire sombre, des sorciers au royaume des ombres, en défilés d’êtres affamés, de sang sucré… Je n’ai rien pour ou contre les fêtes, mon seul avis est de, saisir les occasions et là j’en voyais une. Des moins communes.

Dix jours n’étaient pas envolés, que déjà, il me manquait et je lui demandai : « Qu’as-tu prévu pour cette nuit maudite ? ». Il avait des vues sur une soirée, rien d’excitant à en mourir, il était libre d’y échapper et de venir ; ici rien de prévu mais je ne doutais pas, des surprises que la nuit nous aura, réservées.

J’ai cuisiné pendant des heures, pour que l’accueil soit à la hauteur : petits sablés salés épicés aux orties, baba rose à la rose servi avec épines, moelleux au caramel et son sel gris-grigri, crème de baies sauvages moi j’aimais l’aubépine. Après un bain marin, j’ai concocté, un costume déjanté de sorcière en vinyle, dentelles enflammées, cartes à jouer, chaussures qui brillent là-haut-perchées et chapeau qui vacille ; maquillage de rigueur : léger pour ne pas trop faire peur, à ceux qui plongeraient leurs yeux dans mes yeux saupoudrés d’un fin trait de charbon, cristallisé.

Fin prête, à point, quand il sonna ; je rangeai deux ou trois poussières sous le tapis avant d’ouvrir, grand mon sourire. Sa présence emplit l’unique pièce de mes appartements, vampire il était beau et si bien assorti, sa tenue, ma tenue, je ne suis pas du genre à croire au fait exprès mais le valet de pique de sa poche dépassait, j’avais le cœur contre ma taille mais aucune bataille, n’allait s’engager. Au contraire on s’en saluait.

« Princesse du soir, bonsoir. Je… ne vous ai jamais vue dans une robe aussi peu sage ! Dans quel antre de démons vous l’a-t-on vendue ? A moins que tu ne l’aies conçue, cousue avec tes doigts crochus, crochetée, pour m’étonner… C’est ravissant chez vous, et comme ça sent bon, y a-t-il sur le feu quelque folle potion ? »

Je lui fis faire le tour, sur lui-même, de la pièce en question car il n’y en avait qu’une : allait-il apprécier mes philtres de pensées sans croire, à tort ou diverses raisons que j’aurais envoûté la décoction ? Il goûta tous les plats et but sans rechigner un verre de chaque version : pensées légères, profondes, spontanées, déjantées, sombres et sauvages. Au septième, pensées sages, il vint s’étendre au sol ; je sus que les gorgées précédentes avait eu trop d’effet pour laisser la sagesse l’emporter. A mes pieds il demanda : « Maintenant que nous sommes ivres, et repus, nous n’allons pas dormir ? ». Je le relevai, tanguant mais conscient, jouant exprès à me tomber dessus jusqu’à la porte, chacun mit la cape de l’autre pour sortir.

Le plan c’était peur aux enfants, frousse aux parents, cueillette acidulée de toutes leurs sucreries ; récolte d’araignées d’argent, escalade sur les toits penchants et sprints dans le vent pour voir si s’envoler, était encore possible. Le plan c’était chasse aux sorcières, aucune règle hormis la première : qui trouve une reine, la partage avec l’autre…

« … Les princesses sont rares en ces rues, viens danser… », lui fis-je avant d’être épuisée. Ces trois heures de fuite en avant, les yeux guettant le moindre signe de liberté, manquent de tournis. Il approuva : « Allons valser à la manière des chats… ».

Sur mes pieds malhabiles il souffla quelques miettes de poudre assez magique pour les faire frémir. Maintenus par la taille sur un bout de trottoir, une corniche, la branche d’un arbre, les pas lents, calmes, timides face au vertige puis s’emballant, le souffle coupé, s’enflammant, nous avons tourné, tourné, tourné et retournés, sauté et atterri. L’image est à l’image des pouvoirs conférés par la lune bienveillante, mais un soir d’orage : aucun n’était certain, ni ses crocs crissant près de mon balai, ni mes ongles effleurant le marbre de sa peau… Les lumières aux fenêtres prenaient l’air, de n’avoir rien entendu. D’ailleurs en voyant ces fenêtres…

« Regarde où nous sommes arrivés ! Ou plutôt revenus… Nous tournions, en rond. »

Il avait bien raison même s’il l’avait perdue, nous nous étions posés sur le rebord ovale de mon propre balcon…

En vidant les placards en quête de couvertures, pour dormir à la belle étoile nous cherchions les raisons de cette excursion presque vaine.

« Je t’avais promis une danse…
– Oui mais une reine aussi…
– Ne boude pas, ton plaisir je l’ai vu… Et ta princesse tu n’en as pas trouvée non plus !
– Vous dites vrai… Et dire qu’on avait cru pouvoir séduire, toi en sorcière moi en vampire, d’autres créatures que nous-mêmes… On se couche costumés ?
– Si tu veux mais fais attention à l’aube qui pourrait te brûler, beau diable… Attrape ces draps et couvre-toi… »

Au réveil j’ai bien cru que le soleil avait changé mon éternel en cendres, il était disparu. Mais dans le salon rassurant dormaient encore, ma cape élastique sur la chaise et un petit carton, griffé d’une écriture sanglante.

« Vos dessous de sorcière aperçus ce matin en soulevant d’un coin curieux votre corsage, sont si sexys qu’à mon avis même sans costume le prochain soir nous ne saurons plus rester aussi sages. »

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Croquis d’illustration :

Croquis n°3 / 3. Au beau milieu d’une question de sagesse.