5. Sur l’étagère où dormaient trop de potions

par myel

Avez-vous déjà tenté d’avoir un dialogue entendu avec un petit verre d’absinthe ? Moi non plus. Jusqu’à aujourd’hui, alors que celui-ci m’adressa la question : « Pourquoi ne veux-tu pas de moi ? ».

Il fallait bien qu’un jour je me la verse, celle-là, dans les expériences somnifiantes, pour la trouver moins abrupte la prochaine fois, qu’un inconnu (ou un indien passant par là, les deux n’étant pas incompatibles) me la posera.

« J’ai diverses et variables raisons de ne pas poser mes lèvres au bord du premier verre d’alcool venu. Raisons physiques, irrationnelles ou sanglotiques. La première ressemble au goût amer qu’ont les légumes verts pour les enfants : la saveur me fait grimacer, comme le café, et si mon palais n’accorde pas sa bénédiction, c’est qu’elle est nocive pour mon corps ; de là découle la deuxième, objective : j’ai l’éliminateur de toxines fragile, le filtre à particules finement fermentées sensible. Bref pour lancer une crise de foie, c’est écrit ainsi dans mon code physique, il suffirait de me gaver de plus d’un verre à chaque soirée.

– Oui mais un seul, un seul, non ?

– Pourquoi pas, si tu me trouves un goût qui passe. Ou que la paille m’est prêtée avec grand sourire. Mais pas plus d’un.

– Tu as la tête qui tourne facile ?

– Pire que ça, la première gorgée brûle mon manque d’habitude et si à peine je continue, tu pourrais me faire avouer tous les vices… Je ne peux pas perdre la face ainsi devant n’importe qui… Et quand je sens l’espace d’un temps, que j’ai le droit d’être qui je veux, je préfère dérégler le contrôle par d’autres moyens, plus insidieux.

– D’autres substances plus puissantes que moi ?

– Mais non bêta, les sentiments ! L’ivresse des sentiments ! Se laisser être adolescent, les yeux brillants d’émotions incontrôlables et de soupirs sans conditions. C’est quand même autre chose ! J’ai même noté que les nuits dans des draps blancs, complets ou même juste décousus, retirent aussi la gravité, c’est ainsi qu’on tombe amoureux. Déséquilibrés, mais pas de n’importe qui comme avec toi…

– Tu mens, ou tu veux me vexer. De moi on ne fait qu’une bouchée et toi tu fais celle qui convoite l’ivresse permanente du sommeil et de la passion ? Peste. Tu caches quelque chose d’autre, dont tu as peur je le sens bien.

– Quel mauvais mais fin psychologue tu fais… Je comprends que ceux qui croisent ta route s’enflamment si tu leur parles ainsi avec des baguettes pour les embrocher. Je vais te confier un secret avant de t’avaler… J’ai vu des choses que je n’oublierai pas de sitôt, un homme ensorcelé par tes compatriotes lancer, des couteaux de cuisine dans un coucher de soleil, briser des vitres en mille éclats, j’ai entendu les cris de sa femme quand il l’a prise à la gorge, j’ai ressenti l’angoisse blottie la nôtre verrouillée en entendant claquer les portes ; j’en ai vu d’autres encore, risquant plus que leur propre vie en conduisant les yeux fermés, mentant à leurs amantes, se ruinant pour oublier qu’ils n’ont déjà plus rien, et les enfants qui pleurent. Ecoute bien petit verre, range tes airs innocents : c’est là le pire dans cette histoire vraie, quand les enfants ont peur. »

J’ai déposé le responsable, en me faufilant comme l’éclair hors du laboratoire où la scène avait pris place, jusqu’au comptoir voisin. J’aurais pu le descendre et oublier, mais j’étais curieuse de savoir ce qu’il allait conter au prochain qui le brandirait.

Le malheur fit qu’un ivrogne prit place, sur le tabouret tanguant face à mon confident, et d’un coup de coude bien senti, le fit valser, pencher, chuter et déversant mes espoirs confondus à ses pieds instables, exploser.