Missive expérience n°5

par myel

Avant d’écrire il y a les sentiments. Indescriptibles, envahissants. Je ne sais toujours pas les définir mais tout ce qui importe, c’est de ressentir, quelque chose. Une angoisse ou un désir. Quelque chose qui arrache du vide ; ressentir me rassure, annule pour un instant l’idée que je pourrais me tarir d’émotions. Ne plus me laisser surprendre par une vague. Danser sans chavirer. Ressentir me rassure, écrire me permet d’en être consciente.

Le doute resurgit vite, la peur non pas de la page blanche, mais celle de la vie blanche. Ce qui découle en cercles aussi parfois, l’un de l’autre, l’autre de là, quand les mots déclencheront des ronds dans l’eau. Et la vie des tempêtes.

Au pire le vide créera l’angoisse et donc de nouveaux mots. Par dégoût d’en avoir manqué.

Voilà pour clore le hors sujet.

Avant de t’écrire je digresse souvent. C’était pas de la teinte du quotidien que je voulais parler, ou peut-être que si, je ne freine pas mon inconscient ici. Mes écarts ont sans doute leur intérêt… J’étais venue te parler de la solitude, quand on ne la tient qu’à moitié. Quand elle tiraille des deux côtés.

J’avais ce soir le sentiment de m’y noyer. De n’être pas physiquement seule, mais de n’avoir pourtant personne en écho qui à coup sûr, saurait me tirer de là. De manquer d’un flotteur, ou d’un plongeur. Ou même d’une planche à partager, histoire de se faire la balance, mais pas chacun de son côté, plus près pour ne pas retomber.

Je me demandais à quel degré on avait, vraiment, besoin de quelqu’un d’autre pour vivre. (Je mettrais bien quelqu’un d’autre au pluriel même.) Comment un message, une parole, pouvait sécuriser en déclarant par sa présence « tu existes pour moi ». Comment le silence pouvait tuer une partie de soi. Comment dans cette ère du contact on se nourrit dans la bousculade, on se répond d’une boutade, ou quand on n’y pense plus, on s’oublie. On finit par se vivre en monologues et ces lettres le confirment. A défaut de trouver plume à ma plume, je finis par tout balancer à personne, à tout le monde. Au moins ça ne crée pas d’espoir. Ou plutôt en crée trop, tu vois le paradoxe ?

Je me demandais à quel degré on avait, vraiment, besoin de tout se dire pour être en paix avec soi-même et quelqu’un d’autre (toujours au pluriel). S’il était nécessaire au moins au singulier, de se vider de manière transparente pour exister en double dans un cœur étranger, d’avoir la certitude d’y être toujours comprise. S’il était normal d’être en guerre interne tant qu’on ne trouvera pas cet écho parfait. Si c’était ça la solitude. Si ça pouvait durer sans fin.

Alors que pour écrire, et par là j’entends vivre, je pense que vous aussi, vous avez besoin d’être seul. Du bon côté des moments seuls. De pouvoir dire ce choix je l’ai fait sans contraintes, sans transfert d’opinions, sans desseins qui déteignent. De se poser au clair, et comme dans du cristal, pouvoir faire des bilans, des plans sur la comète et des pauses au présent sans le regard d’autrui.

Cette soif de maîtriser le temps, le bruit, l’envie de s’habiller ou pas, de mettre le nez dehors, de manger sur un coin de table ; d’écrire toute la journée.
Ce pouvoir qu’on imagine posséder quand on est seul à décider.
Ce pouvoir qui me grise quand dans ma bulle je le dessine.
Ce pouvoir qui n’est rien, quand ton sourire malin, ravive ma soif d’exister dans la foule.

Tu comprends le problème du sentiment d’être entre deux ?
De ne pas maîtriser ma solitude.
Seule et cernée. Libre et tombée dans mon propre piège.
Tu comprends l’improbabilité d’en parler ?
Dans une lettre sans un destinataire visé…