9. A l’adresse de l’éveil j’ai caressé tes rêves

par myel

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Une terrasse éclairée, brillante et floue comme une oasis au milieu de la nuit, de la ville, de l’instant où pour elle devenait nécessaire, de s’adosser une chaise. De coudoyer une table. De se vider un verre.

Le sortilège d’hiver avait eu pour effet de lier sans fin jours et nuits, comme deux réalités infinies, indéfinies, de les conjoindre à partir du moment où j’invoquai sans bruit, l’arrêt de la fatigue.

La première journée fut remplie de doutes : allais-je tomber au bout ? Quelles étaient mes limites ? Comment remplir ces heures en prime, cadeaux de mon nouvel état de veille ?

Je restai debout toute la nuit, et le jour suivant et sa nuit aussi. En découla une évidente réponse à la seconde question : aucune borne n’entourait ces nouvelles insomnies. Mon corps était alerte, prêt à suivre le cours de mes envies fantasques et elles ne manquaient pas. Je pouvais voyager, travailler sans être épuisée pour voyager encore, céder à tous les attraits, répondre à des centaines d’invitations. J’envoyais sans faillir depuis chaque nouvelle place une carte postale à celui qui m’offrit à Noël ce pouvoir. La rose était rangée, dans le cœur tempéré de mon chêne domestique prenant une année sabbatique  afin qu’elle conservât ses pétales enchantés jusqu’au prochain besoin, que j’imaginais très lointain.

Mes doutes avaient changé à mesure des semaines. Était ce bien le même monde qui m’entourait le jour et m’enveloppait la nuit ? Qu’avais-je fait de la nuit ? Avais-je tout décalé ? Que devenaient les heures où la raison m’aurait assoupie ? Comment les repérer ? Comment les contrôler ? Comment vérifier que ces mois n’étaient pas juste un rêve très long, l’inverse de ce que je sentais ?

La sollicitation sans cesser de l’esprit, rendait paranoïaque et fatiguait le cœur  Voilà la limite que je découvris face à la lumière criante de l’enseigne, clignotant pour dire « Stop, tu débloques ». Les sièges étaient libres à cette heure, mais je n’attendis pas une minute le serveur.

– Bienvenue au bar à sommeil. Que puis-je vous servir ?
– Une limonade s’il vous plait.
– Je ne mets pas d’humour dans mes présentations. Nous n’avons rien à boire qui n’ait de bulles magiques, au citron s’il le faut mais consultez la carte et dites moi vos nouvelles…

L’étrange homme à roller apparut à mes yeux, en s’éloignant de dos, son plateau sous le bras. Sa voix ne bougeait pas, mais semblait provenir du carton déposé sur la table devant moi.

« La terrasse est un leurre. Pour entrer tapez trois, fois sur la table et fermez, les yeux sans avoir peur. Si vous tenez vraiment à votre limonade, faudra aller en face. »

Les hallucinations c’était plutôt mon fort, depuis ces derniers mois, je voulais voir jusqu’où celle-ci pourrait m’emmener. Je frappai pour entrer comme indiqué.

Le magicien leva les yeux sur l’escalier de pierres, attendant que j’y pose le pied pour descendre et ne plus entendre que la musique hurlante et les rires des clients. Je le suivis pour traverser la cave, jusqu’à un endroit calme et isolé du bruit, où tremblaient quelques corps au bord de l’ivresse et de l’épuisement. J’observai comme ses yeux étaient assombris depuis « Noël » dernier, comme il semblait changé…

« Qu’as-tu pensé de mon théâtre avant la fin du monde ? As-tu apprécié ces mois sans limites ? Je me suis épuisé à somnoler pour toi, la magie ne naît pas de rien… Et ce soir j’ai jugé, bon, de se libérer dans ma dernière création…

– C’est toi qui a bâti ces murs ? Où sommes-nous ? Je n’en pouvais plus de ne pas dormir, et pour que tu ailles mieux, je te rends mon souhait volontiers !

– Ce ne sera pas si simple… J’ai construit ce bar et l’hôtel dans les étages pour venir à bout des sorts anti-nuit, va falloir me suivre pour y renoncer… »

Pendant les premières heures nous avons fait vibrer de nos têtes à nos pieds la musique du sous-sol, jusqu’à finir transis à l’idée de la suite, car l’antidote avait à peine commencé.

Chaque étage libérait son gros lot de chahuts. Ses tapis à roulettes, escalades sans fenêtres, araignées sauteuses couvrant la moquette. J’avais l’impression de payer pour tous les cauchemars évités durant l’année passée. Les fantômes surgissant, les loups nous poursuivant, la sensation que s’échappent toutes mes dents.

J’ai maudit cet hôtel jusqu’à ce que, nue dans la foule (la honte), je sente les tourments se muer en scénettes érotiques : rien de cadré, comme dans un rêve et rien de réaliste… Et ses mains sur mes, soupirs dans nos cheveux, tombent en hurlant « mais encore encore ! », échanger nos salives, être l’autre, avoir l’autre, effondré de vertige à mes pieds, rougissant. S’envoler.

S’envoler mais vraiment. Décoller d’un bond vers les cimes et s’arrondir les jambes, faire des pirouettes aux côtés des corbeaux, changer la couleur du levant, valdinguer sans vertige et se poser, comme une fleur près d’une fleur, douce orangée, chaleureuse et coquette, moelleuse et satisfaite, de ce voyage qui de l’orage au feu, jusqu’à la légèreté, me fit ouvrir l’œil. Enfin la porte en forme d’œil.

Derrière, la dernière chambre était une chambre tout simplement, le magicien m’épris la main pour soulever la couette et mes membres engourdis. Sans dire un mot nous nous lovâmes comme des chatons ; je redécouvris le plaisir de juste s’endormir. La lourdeur des paupières qui vaut son pesant d’or, la tiédeur se dessine sur la surface des draps et des peaux qui ne bougent, presque plus, et les mots qui s’affolent, idées de la journée, que dis-je l’année passée, qui se repassent en vrac et forment des syntaxes à s’en mourir de rire. Le moment où l’on tombe d’une chaise comme d’une falaise et les muscles secouent le voisin qui gronchonne. Après c’est le trou noir, une bonne nuit sans rêve, histoire de faire le vide et le plein d’énergie pour délier le rythme à reprendre demain.

Vivement demain d’ailleurs ! Que je revive l’instant perdu depuis longtemps, des yeux qui s’ouvrent aux côtés d’un sourire naissant.